Sociologie|Economie - Education
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Education catholique au Liban : une vie rythmée par les crises
Depuis le début des crises économique et sanitaire, les établissements scolaires sont totalement assiégés, ils ont perdu leur capital financier et humain rendant leur survie très difficile. Face à ces défis, plus de 13 écoles catholiques ont déjà mis la clef sous la porte dont la dernière lundi : le collège de la Sainte Famille Maronite à Ebrine.
Lundi, le collège de la Sainte Famille Maronite à Ebrine a annoncé aux parents d’élèves, la décision de fermeture de l’établissement. Dans un communiqué, la direction précise qu’après “des années de tentatives d'adaptation aux difficultés économiques, avec la baisse des contributions de l'État libanais aux écoles gratuites, l'établissement n'est plus en mesure d'assurer les salaires et les rémunérations des enseignants et des employés, ni de couvrir les dépenses du fonctionnement de l'école, telles que l'électricité, le mazout, l'entretien, etc."
Une situation critique dont les prémices ont été ressenties bien avant la crise de 2019 ”Comme plusieurs de nos petites écoles (la congrégation de la Sainte Famille Maronite NDLR) en périphérie et en montagne, l'école d'Ebrine était déjà menacée de fermeture depuis plusieurs années d'autant plus que c'est une école semi-gratuite subventionnée par l'Etat. Ce dernier n'avait pas honoré ses engagements depuis 2018.” explique Sr. Lara El Khoury, assistante à l'économat générale de la congrégation de la Sainte-Famille Maronite lors d’un entretien accordé à 961 Scientia.
“C’est avec beaucoup de désolation et de souffrance que nous étions obligées cette année de procéder à la fermeture de cette école qui date depuis la fondation de la congrégation, c'est-à-dire depuis 1896. ” poursuit la Soeur.
Des 150 élèves inscrits, 110 n’arrivent pas à payer leur écolage malgré les aides reçues de 46 325 dollars, représentant 41 % du fonds d’aide aux enseignants. “Les parents ont payé 37 % du montant, mais il reste à collecter 21 % de ce fonds pour pouvoir rémunérer les enseignants. En livres libanaises, les impayés s’élèvent à 2,224,648,000, soit 74 % de ce montant. Financièrement, nous sommes donc dans l'incapacité de continuer à subvenir aux besoins de cette école. ” détaille la responsable.
Une décision qui a été prise de façon à affecter le moins possible les étudiants pour leur garantir la continuité de leur parcours éducatif “Nous choisissons celles qui sont les moins problématiques entre toutes : Ebrine est à 5 km de Batroun où nous avons une école qui peut accueillir les élèves qui souhaitent s'y intégrer bien sûr avec un traitement financier spécial pour tous.”
Le même choix a été pris à Terbol, “Cette année, nous étions obligées de fermer l'école, d'autant plus qu'à 5 km nous avons une école à Rayak qui peut accueillir les élèves en provenance de la région. ” continue Sr. Khoury.
Cette fermeture est d’autant plus symbolique “quand l’une des premières écoles du Liban comme le collège historique de la Sainte Famille Maronite, fondée par le patriarche Elias El Hoayek, à Ebrine ferme ses portes, je pense qu’il est grand temps de tirer la sonnette d’alarme.” déclare le Père Hanna Tayar, supérieur du Collège Notre Dame de Louaizé Zouk-Mosbeh lors d’un entretien à 961 Scientia.
Entrée du secrétariat général des écoles catholiques au Liban
Un phénomène national
En réalité, le collège de la Sainte Famille Maronite à Ebrine n’est pas un cas isolé, la totalité du système éducatif, aussi bien public que privé souffre des temps difficiles que traverse le Liban. Principaux acteurs de ce secteur, les écoles catholiques figurent sur la liste des institutions les plus affectées par la crise. En effet, au cours des trois dernières années, ce sont “13 écoles” qui ont fermé et “de plus en plus le seront à l’avenir” déplore Youssef Nasr, secrétaire général des écoles catholiques au Liban lors d’une entrevue accordée à 961 Scientia.
Bien que le responsable pédagogique assure que “l'éducation catholique n’est plus en danger”, et préconise de voir la moitié pleine d'abord, après 5 ans de crises consécutives il considère très positif d’être toujours être sur pied et que ce sont “ les maillons faibles de la chaîne risquent de rompre à cause de la situation économique, particulièrement les établissements limitrophes gratuits ou semi gratuits, les parents n’arrivent pas à talonner dans ces régions.” nous confirme P. Nasr.
Selon lui, “deux pressions principales pèsent sur les établissements : l’augmentation des aides en dollars aux professeurs et l’inflation.”
Si la crise économique a eu raison de leurs ressources financières, la COVID et l’enseignement à distance s’est attaqué aux fondations pédagogiques des élèves. Malgré la prise de certaines consignes telle la revue à la baisse des budgets de chaque établissement, “la charge salariale reste importante” nous confie P. Youssef Nasr. Une charge qui doit être garantie afin de préserver un capital humain comme le rappelle le supérieur du collège Notre Dame de Louaizé, Père Hanna Tayar, qui essaye à l’image de bon nombre d’écoles “ de garder nos enseignants chevronnés qui font notre richesse. “
Alors que beaucoup de sociétés privées arrivent partiellement à régulariser leur situation financière, "le secteur public est encore le seul qui ne s’est pas redressé" confirme P. Nasr. “Il faut tout d'abord que l’Etat libanais assume ses responsabilités envers les écoles notamment celles quasi-gratuites. Il faut émettre une nouvelle grille des salaires afin de régulariser la situation financière des parents. Et il convient de trouver une solution provisoire le temps de régulariser la situation et de tout remettre en place. ”, martèle-t-il.
Campus du Collège Notre Dame de Louaizé
Poursuivre la mission malgré tout
Face aux difficultés poussant certains établissements à mettre la clé sous la porte, d’autres, tel le collège Notre Dame de Louaizé à Zouk-Mosbeh, essayent de préserver un certain niveau de qualité malgré un revenu limité, et ce grâce à la coopération et l'engagement des professeurs et des employés ” qui portent encore en eux cette noble mission qu’est la nôtre et qui travaillent tant bien que mal avec les moyens financiers du bord assez rudimentaires soient-ils. “ déclare à 961 Scientia le P. Hanna Tayar, supérieur du Collège Notre Dame de Louaizé Zouk-Mosbeh.
“Les seules victimes dans cette affaire sont nos chers élèves, il est donc de notre devoir de mener cette bataille intellectuelle au côté de nos jeunes louaizéens afin de leur assurer les conditions optimales d'apprentissage et de développement pour former les citoyens de demain. Notre volonté, nous la puisons tous les jours dans le regard de nos apprenants. ” ajoute-t-il.