Langues et littérature - Francophonie au Liban
Langues et littérature - Francophonie au Liban
Face aux crises, l’USJ mise sur la francophonie comme force vive
Dans un Liban secoué par les crises et le recul du français, l’Université Saint-Joseph de Beyrouth défend une francophonie vivante, plurielle et tournée vers la recherche et l’innovation. Loin de la nostalgie, elle affirme le français comme langue de savoir, de diversité intellectuelle et de lien social, au cœur d’un projet académique résolument ouvert sur le monde.
Dans un Liban fragilisé par des crises économiques, politiques et sociales à répétition, une autre crise, plus silencieuse, s’installe : celle de la langue et de la culture. Le français, longtemps pilier du paysage éducatif libanais, recule peu à peu, concurrencé par l’anglais et par l’urgence du quotidien. Pourtant, à Beyrouth, l’Université Saint-Joseph (USJ) maintient un cap clair : faire de la francophonie non pas un héritage figé, mais un outil vivant de savoir, de recherche et de pensée critique.
Une francophonie qui dépasse la langue
À l’USJ, la francophonie ne se résume pas à un choix linguistique. Elle est pensée comme un cadre intellectuel et éthique. Le recteur de l’université, le père Salim Daccache s.j., insiste sur cette dimension fondamentale :
« La francophonie dépasse de loin la simple langue. Il s'agit d'un ensemble de valeurs que chaque francophone et francophile porte en lui, des valeurs que l'USJ défend depuis déjà 150 ans. »
Ouverte par essence, cette francophonie refuse tout enfermement identitaire. Elle se construit dans le dialogue avec les autres langues, les autres cultures et les autres formes de pensée. « La francophonie ne peut pas être enfermée sur elle-même », rappelle le recteur. C’est précisément cette ouverture qui en fait sa force dans un monde globalisé.
Pr. Salim DACCACHE s.j.
Crédits : Edward SFEIR
Produire la science aussi en français
Dans le domaine scientifique, la domination de l’anglais est une réalité. Mais pour l’USJ, cette domination ne doit pas conduire à l’effacement des autres langues. La francophonie scientifique devient alors un véritable enjeu stratégique.
« Nous pouvons toujours publier en anglais, rédiger en anglais. N'empêche que nous pouvons également enrichir la panoplie des recherches qui se font, notamment en langue française. » inciste Richard Maroun, vice-recteur à la recherche.
Produire de la science en français, ce n’est pas refuser l’internationalisation de la recherche. C’est au contraire élargir les cadres d’analyse, multiplier les approches et permettre une meilleure diffusion des savoirs auprès de sociétés francophones souvent exclues des circuits scientifiques dominants.
Le plurilinguisme comme avantage cognitif
À rebours des discours opposant français et anglais, l’USJ défend une logique de complémentarité. Pour Karl Akiki, titulaire de la Chaire Senghor de la Francophonie, le plurilinguisme est un levier, non un obstacle :
« Quelqu'un qui parle français apprend très facilement l'anglais. L'inverse n'est pas correct. »
Dans le monde scientifique, cette capacité à naviguer entre plusieurs langues favorise la diversité des raisonnements, des méthodes et des sensibilités. « Ce n’est pas la francophonie contre l’anglais », insiste-t-il, « mais le fait que toutes ces langues puissent cohabiter et donner la diversité des pensées scientifiques. »
Pr. Richard MAROUN lors d'une intervention sur la francophonie scientifique à l'USJ
Crédits : Edward SFEIR
Une langue mondiale en transformation
Contrairement à certaines idées reçues, la langue française n’est pas en déclin à l’échelle mondiale. Elle se transforme et se renouvelle. Paul de Sinety, délégué général au français et aux langues de France au ministère de la Culture, rappelle que sa vitalité repose sur des espaces souvent marginalisés dans les récits occidentaux : « La langue française connaît une grande vitalité grâce à l'apport des pays d'Afrique, du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient. »
Le français n’est donc plus seulement une langue européenne. Il est pluriel, porté par des histoires, des accents et des expériences multiples. Le Liban, à la croisée de ces mondes, y occupe une place singulière.
Le Liban, laboratoire de la francophonie
Pour Slim Khalbous, recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), le rôle du Liban est central :
« Derrière le multilinguisme, c’est la diversité des pensées intellectuelles. »
Dans un pays où les langues cohabitent au quotidien, la francophonie devient un laboratoire vivant de diversité culturelle et intellectuelle. À l’USJ, cette réalité se traduit par des programmes plurilingues, des chaires francophones, des formations innovantes, y compris sur l’intelligence artificielle, et une politique linguistique qui refuse les choix exclusifs.
Pr. Slim KHALBOUS
Crédits : Edward SFEIR
La francophonie comme outil de résilience
Alors que le Liban tangue, l’USJ continue de faire de la francophonie un projet d’avenir. Non pas un refuge nostalgique, mais un espace de résistance intellectuelle. Une langue pour penser le monde, débattre, transmettre, et surtout relier.
Dans ce contexte instable, la francophonie devient bien plus qu’un symbole : elle est un ferment de démocratie, de diversité et de lien social. À l’USJ, elle s’affirme comme une science du lien, capable de former des citoyens critiques et des chercheurs ouverts sur le monde. Une manière, peut-être, de rappeler que même en temps de crise, la pensée reste une force.