Langues et Littérature - Beyrouth durant la guerre civile
Langues et Littérature - Beyrouth durant la guerre civile
Les manifestations du conflit à Beyrouth durant la guerre civile à travers le roman "Le Laboureur des eaux"
Les souvenirs tentent de s’accorder dans un récit historique reconnu par tous, mais la difficulté d’adopter un regard objectif continue de voiler la vérité complexe des événements de la guerre civile, qui ont façonné l’essence même de l’identité libanaise. C’est ainsi qu’émerge une littérature donnant à voir des expériences individuelles et des résonances collectives de cette tragédie.
La guerre civile libanaise a toujours été associée à une mémoire éclatée, propre à chaque confession. Ceux qui ont vécu le conflit le racontent selon le prisme de leur communauté, et ce récit s’est transmis à la génération post-guerre, chargé tour à tour de douleur, de regrets, ou parfois enfoui dans l’inconscient de ceux qui ont choisi d’ignorer l’expérience traumatisante.
Jusqu’à présent, aucun récit historique n’a pu être universellement accepté. Les mémoires individuelles et collectives s’affrontent dans la construction d’une mémoire commune, rendant impossible toute objectivité sur les événements de la guerre civile, pourtant au cœur de l’identité libanaise.
La littérature comme alternative à la mémoire collective
La littérature libanaise, en arabe et en français, a émergé depuis le début de la guerre civile comme un substitut à la mémoire collective. De nombreux écrivains libanais, ayant vécu le conflit, ont tissé des récits mettant en scène des personnages confrontés aux effets et aux répercussions de la guerre.
La roman Le Laboureur des eaux de Hoda Barakat explore certaines conséquences de la guerre et la destruction qu’elle a laissée à Beyrouth. L’histoire met en scène trois personnages principaux :
Le fils, issu d’une famille de commerçants de tissus, qui retrouve par hasard les ruines de la boutique de son père et décide d’y vivre malgré la présence des milices et le bruit constant des combats.
Une servante kurde, qui assiste la mère dans la gestion du foyer.
La mère, aristocratique et passionnée d’opéra, souffrant de la maladie d’Alzheimer à un stade avancé.
Photo: Beirut Urban Memory
Beyrouth : une ville assiégée
La capitale apparaît comme un espace confiné, entre destruction, blindés, mort et peur. Les habitants se replient dans des espaces plus étroits et clos : chambres, dédales, tunnels, barricades. Nicolas témoigne :
« La tête qui roulait vers moi n’était pas celle d’un chien, mais d’un humain… j’ai répété presque à voix haute : Mon Dieu… d’où vient ce cadavre humain ? »
Les lieux familiers deviennent étrangers, et le narrateur se perd dans des ruelles, marchés et places autrefois connus. La guerre transforme la ville, détruit ses repères et crée une étrangeté du lieu et de l’espace. L’attention se concentre sur des espaces clos :
« Les ruelles étroites et croisées », « les petits marchés ».
La peur : compagne de la guerre
La peur accompagne le narrateur comme un sentiment nécessaire. Lorsqu’elle disparaît, il se sent désorienté, presque incomplet. Nicolas raconte : « Je me demandais si tout ce que j’ai vu hier n’était qu’un rêve, ou l’effet de la chaleur qui m’a brûlé la tête… » La peur évolue par degrés, fusionnant parfois avec l’hallucination et la fièvre, et laissant place aux projections et aux accusations dans l’esprit du personnage.
Les chiens : substituts de l’humain
Dans ce monde, la guerre se manifeste sous d’autres formes : le narrateur n’affronte pas de miliciens, mais des chiens féroces, errant et surveillant leur territoire, instillant la peur comme le feraient des milices humaines. Nicolas observe : « J’entendais des hurlements venant de plusieurs endroits proches. L’obscurité semblait tomber soudainement. » Après une longue traque, il découvre que ces chiens ne sont pas réellement des menaces : le chien chef s’arrête, ouvre le passage et laisse au narrateur une chance de survie. Cette relation symbolise l’ambiguïté entre agresseur et protecteur, entre peur et confiance.
Le bourreau et la victime
Hoda Barakat montre que la guerre ne fait que des victimes, qu’elles soient par peur ou par idéologie. Nicolas s’interroge : « À quoi sert de contempler les ruines et de ressentir la douleur du cœur ? » « Qui m’a tué, mon père ? Qui m’a tué ? Je n’ai pas connu la mort naturelle. » Le récit se clôt sur une constatation tragique : « C’est la fin de ceux qui étaient comme moi, à mon âge. » La guerre, dans ce roman, laisse derrière elle un paysage de destruction et de pertes humaines, où la frontière entre bourreau et victime devient floue et où aucune justification ne peut valider la violence.
Photo: Beirut Urban Memory